Je ne manquerai plus de matière pour t’entretenir, mon cher Aza ; on m’a fait parler à un Cusipata que l’on nomme ici Religieux, instruit de tout, il m’a promis de ne me rien laisser ignorer. Poli comme un Grand Seigneur, savant comme un Amatas, il sait aussi parfaitement les usages du monde que les dogmes1 de sa Religion. Son entretien plus utile qu’un Livre, m’a donné une satisfaction que je n’avais pas goûtée depuis que mes malheurs m’ont séparée de toi.
Il venait pour m’instruire de la Religion de France, et m’exhorter à l’embrasser2 ; je le ferais volontiers, si j’étais bien assurée qu’il m’en eût fait une peinture véritable.
De la façon dont il m’a parlé des vertus qu’elle prescrit, elles sont tirées de la Loi naturelle, et en vérité aussi pures que les nôtres ; mais je n’ai pas l’esprit assez subtil pour apercevoir le rapport que devraient avoir avec elle les mœurs et les usages de la nation, j’y trouve au contraire une inconséquence si remarquable, que ma raison refuse absolument de s’y prêter.
À l’égard de l’origine et des principes de cette Religion, ils ne m’ont paru ni plus incroyables, ni plus incompatibles avec le bon sens, que l’histoire de Mancocapa et du marais Tisicaca3-4, ainsi je les adopterais de même, si le Cusipata n’eût indignement méprisé le culte que nous rendons au Soleil ; toute partialité détruit la confiance.
J’aurais pu appliquer à ses raisonnements ce qu’il opposait aux miens : mais si les lois de l’humanité défendent de frapper son semblable, parce que c’est lui faire un mal, à plus forte raison ne doit-on pas blesser son âme par le mépris de ses opinions. Je me contentai de lui expliquer mes sentiments sans contrarier les siens.
D’ailleurs un intérêt plus cher me pressait de changer le sujet de notre entretien : je l’interrompis dès qu’il me fut possible, pour faire des questions sur l’éloignement de la ville de Paris à celle de Cozco, et sur la possibilité d’y faire le trajet. Le Cusipata y satisfit avec bonté, et quoiqu’il me désignât la distance de ces deux Villes d’une façon désespérante, quoiqu’il me fît regarder comme insurmontable la difficulté d’en faire le voyage, il me suffit de savoir que la chose était possible pour affermir mon courage, et me donner la confiance de communiquer mon dessein au bon Religieux.
Il en parut étonné, il s’efforça de me détourner d’une telle entreprise avec des mots si doux, qu’il m’attendrit moi-même sur les périls auxquels je m’exposerais ; cependant ma résolution n’en fut point ébranlée, je priai le Cusipata avec les plus vives instances de m’enseigner les moyens de retourner dans ma patrie. Il ne voulut entrer dans aucun détail, il me dit seulement que Déterville par sa haute naissance et par son mérite personnel, étant dans une grande considération, pourrait tout ce qu’il voudrait, et qu’ayant un Oncle tout puissant à la Cour d’Espagne, il pouvait plus aisément que personne me procurer les nouvelles de nos malheureuses contrées.
Pour achever de me déterminer à attendre son retour (qu’il m’assura être prochain) il ajouta qu’après les obligations que j’avais à ce généreux ami, je ne pouvais avec honneur disposer de moi sans son consentement. J’en tombai d’accord, et j’écoutai avec plaisir l’éloge qu’il me fit des rares qualités qui distinguent Déterville des personnes de son rang. Le poids de la reconnaissance est bien léger, mon cher Aza, quand on ne le reçoit que des mains de la vertu.
Le savant homme m’apprit aussi comment le hasard avait conduit les Espagnols jusqu’à ton malheureux Empire, et que la soif de l’or était la seule cause de leur cruauté. Il m’expliqua ensuite de quelle façon le droit de la guerre m’avait fait tomber entre les mains de Déterville par un combat dont il était sorti victorieux, après avoir pris plusieurs Vaisseaux aux Espagnols, entre lesquels était celui qui me portait5.
Enfin, mon cher Aza, s’il a confirmé mes malheurs, il m’a du moins tirée de la cruelle obscurité où je vivais sur tant d’événements funestes, et ce n’est pas un petit soulagement à mes peines, j’attends le reste du retour de Déterville ; il est humain, noble, vertueux, je dois compter sur sa générosité. S’il me rend à toi, Quel bienfait ! Quelle joie ! Quel bonheur !
1. Dogmes : lois. 2. M'exhorter à l'embrasser : m'inciter à me convertir au catholicisme. 3. L’histoire de Mancocapa et du marais Tisicaca : [Note de l'autrice] voyez l’Histoire des Incas. 4. Tisicaca : dans la religion des Incas, le premier empereur serait né de l'écume du lac Titicaca. 5. Le religieux explique ce que l'on devine dans la lettre 3 de Zilia.
Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.frTélécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-premiere ou directement le fichier ZIPSous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0 